A Thysville, actuel Mbanza-Ngungu, le 12 janvier, les soldats se mutinèrent de nouveau. Cela provoqua une certaine agitation. Le gouvernement belge, en la personne du ministre d’Aspremont, approuva le projet de transférer Lumumba au Katanga, quelles qu’en soient les conséquences, du moment qu’il était loin de la capitale, quelque part où les mutins ne pouvaient pas le libérer.
En appuyant le projet, il pouvait en outre renouer les relations avec Kasavubu. La Belgique souhaitait en effet rétablir les relations diplomatiques avec Léopoldville. Elle ne voulait pas donner l’impression de s’intéresser uniquement au Katanga. A contrecoeur, Tshombe accepta la venue de Lumumba et de deux
autres prisonniers politiques. Le ministre d’Aspremont finit par les y envoyer.
Le 17 janvier 1961 à 16 h 50 atterrit à Elisabethville le DC-4 qui transportait Lumumba et ses deux fidèles, Mpolo et Okito. Pendant le vol, on les avait frappés et torturés. Une centaine de soldats armés les attendaient ; ils étaient sous le commandement du capitaine belge Gat. Aussitôt après, un convoi les emmena à la maison Brouwez, une villa vide à l’écart, appartenant à un Belge, à quelques kilomètres de l’aéroport. La garde à l’extérieur et à l’intérieur de la villa était assurée par la police militaire, sous les ordres de deux officiers belges. Les prisonniers y reçurent la visite d’au moins trois ministres katangais – Munongo, Kibwe et Kitenge, chargés des Affaires intérieures, des Finances et des Travaux publics – qui les torturèrent également. Tshombe n’était pas là. Il était allé au cinéma voir un film au titre d’un cynisme invraisemblable vu les circonstances : Liberté*, produit par le Réarmement moral*. Ensuite, il eut une réunion avec ses ministres. Aucun Européen n’était présent. La réunion dura de 18 h 30 à 20 h 00,
mais toutes les dispositions pratiques pour la suite de la soirée semblaient avoir été réglées d’avance. La décision de transférer Lumumba au Katanga était un plan commun des autorités de Léopoldville, de leurs conseillers et des autorités de Bruxelles ; mais la décision de tuer Lumumba fut prise par les autorités
katangaises. Ce fut surtout le ministre Godefroid Munongo qui joua à cet égard un rôle déterminant. Il était le petit-fils de Msiri, le marchand d’esclaves afroarabe qui au XIXe siècle s’était approprié le royaume de Lunda.
Après la réunion, la délégation ministérielle retourna à la villa Brouwez. Les prisonniers furent chargés à l’arrière d’un véhicule, qui partit accompagné d’autres voitures et de deux Jeep de l’armée. La nuit était tombée entre-temps.
Le convoi prit la direction du nord-ouest en empruntant une route plate à travers la savane vers Jadotville. Dans la lueur des phares, à gauche et à droite, de l’herbe, des broussailles, la forme d’une termitière. Au bout de trois quarts d’heure, les véhicules quittèrent la route principale. Dans la savane boisée sur le côté de la route, ils aperçurent une fosse peu profonde fraîchement creusée. Des policiers et des gendarmes noirs en uniforme étaient présents, mais aussi quelques messieurs en costume : le président Tshombe, les ministres Munongo, Kibwe et quelques-uns de leurs collègues. Quatre Belges participèrent aussi à
l’exécution. Frans Verscheure, commissaire de police et conseiller de la police katangaise, Julien Gat, capitaine de la gendarmerie katangaise, François Son, son brigadier subalterne, et le lieutenant Gabriel Michels. Les trois prisonniers furent amenés tour à tour au bord de la fosse. Cela faisait à peine cinq heures qu’ils étaient au Katanga. Ils avaient été roués de coups et torturés. A peine quatre mètres plus loin attendait le peloton d’exécution : quatre volontaires katangais armés de mitrailleuses. A trois reprises, une salve assourdissante retentit dans la nuit. Lumumba fut le dernier à être exécuté. A 21 h 43, le corps du Premier ministre, le premier élu démocratiquement au Congo, bascula dans la fosse.
La mort de Lumumba fut longtemps gardée secrète. Pour effacer toutes les traces, Gérard Soete, un elge qui était officier de la police katangaise, a exhumé peu de temps après les dépouilles des trois victimes. On dit qu’une main, peut-être celle de Lumumba, sortait encore de terre50. Soete a scié les corps en morceaux, qu’il a dissous dans un tonneau d’acide sulfurique. Il a retiré de la mâchoire supérieure de Lumumba deux dents serties d’or, et découpé trois doigts de sa main51. Chez lui à Bruges, il a conservé pendant des années une petite boîte qu’il montrait parfois à ses visiteurs. Elle contenait les dents et une balle52. Bien des années plus tard, il les a jetées dans la mer du Nord.
Quand le monde apprit le meurtre de Lumumba, la stupéfaction fut totale. D’Oslo à Tel-Aviv et de Vienne à New Delhi, on descendit dans la rue. A Belgrade, à Varsovie et au Caire, l’ambassade de Belgique fut assiégée. Tandis qu’à Moscou, on attribuait son nom à une université, en Occident le “Lumumba”, un cocktail populaire à base de brandy et de lait chocolaté, devint très à la mode. Le gouvernement de Gizenga fut reconnu en toute hâte par l’URSS, la Pologne, l’Allemagne de l’Est, la Yougoslavie, la Chine, le Ghana et la Guinée-Conakry. Lumumba devint en un rien de temps un martyr de la décolonisation, un héros pour tous les opprimés de la Terre, un saint du communisme sans dieu.

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